Normandie - croix

Normandie

Les croix normandes

 

 

La croix bosse
 

En 1801, Mr. Masson Saint-Amand, préfet de l'Eure, a envoyé au nouvel ministre de l'intérieur Jean-Antoine Chaptal son rapport sur l'état du département pour montrer l'évolution depuis la révolution de 1789. ".......Les femmes âgées portent des cornettes très simples; les plus jeunes, et particulièrement celles qui fréquent les marchés des villes, portent des coiffes dont le fond s’élève en pyramide avec grâce au-dessus de la tête, et contre lesquels elles rattachent de longues barbes garnies de dentelles : presque toute, en hiver, ont des capotes à capuchon d’étamine ou camelot noir, doublées le plus souvent d’espagnolette blanche.  Une de leurs parures favorites, qui, dans les traités de mariage, figure avec l’anneau conjugal, c’est une croix d’or avec un cœur attaché à un velours noir, dont elles ornent le cou ; les croix très larges, dans certaines contrées, sont relevées en bosse ou montées en pierreries qu’on tire des environs de Caen, avec divers ornemens (sic) d’un travail particulier."  (1)
 

 


portrait de jeune fille en costume Normand par Jean François Marie Bellier,
elle porte une croix bosse sur chaine jaseron avec pendants d'oreilles
cliquez sur les images pour les agrandir en haut résolution


Les croix bosses normandes, également nommées "croix relevées en bosses" ou croix "à la point de diamant", datent entre 1750 et 1820.  Elles sont souvent très larges (jusqu'a 13cm), creuses et faîtes en or ou en argent repoussé tandis que les coulants, connus sous le nom "coulants brodés", sont agrémentés par des filigranes ou par des reliefs en repoussé imitant les filigranes.  La fonction du coulant est de pouvoir ajuster la hauteur de la croix sans être obligé de défaire le ruban noué derrière le cou.  Toutes les crois bosses ont un décor à base de facettes bien qu'il existe au moins quatre types, tous illustrés ci-dessous.   Trop fragiles, les croix bosses étaient supplantées par les croix de pierres ou croix drilles, plus scintillantes avec leurs strass, puis par les croix de Rouen.  Aujourd'hui, les croix bosse en or datent avant 1820 sont parmis les bijoux régionaux les plus difficiles à trouver.
 

Bien que plusieurs références parlent de croix bosses remplis de plâtre ou de crin de cheval, je n'ai jamais rencontré une seule fourrée ainsi, et je considère que leur existence n'est qu'anecdotique. (4)   Par exemple, aucun exemplaire dans la collection du musée de Martainville n'est fourré.   (Il est à noter que depuis toujours il est interdit en France de fourrer un bijou; la loi exige que le client puisse déterminer le poids exact de métal précieux dans un bijou.  Même un briquet en or doit être construit de façon qu'on puisse glisser le mécanisme hors de l'étui en or sans outils.  Les agents du bureau de garantie de Rouen ont perdu un procès intenté contre un bijoutier de Rouen pour les cônes de ses croix de Rouen fourré et depuis la jurisprudence à accepté le fourrage dans certains cas pour renforcer l'objet.  Mais il est peu probable que les bureaux de garantie acceptent qu'une croix entière soit fourrée).

 

 


grande croix bosse, en or répoussé, type I, circa 1800

une autre grande croix bosse, en or répoussé, type I, vers 1800
   

 

         
grande croix bosse en or repoussé, circa 1800, type I

 

 

 
croix bosse normande de type II en or

 
 
croix bosse normande de type III en or

 
 

 

 

 


croix bosse en argent exposée à la musée des
traditions et arts normands, Martainville

 

 


grande croix bosse en or exposée sur marotte
à la musée des traditions et arts normands,
Martainville

 

 

Sur certaines croix bosses le coulant est relié directement à la croix par un anneau et la patte de suspension en forme de fleur de lys est remplacée par un élément rond similaire aux autres éléments mais plus petit (voir les illustrations ci-dessous).  Les éléments sont reliés entre eux par des tubes assez longs et visibles.  Il est probable que ces croix sont des rééditions tardives, car les deux exemples dans le musée des Arts et Traditions Normands de Martainville ainsi que celui en vermeil ci-dessous ont des poinçons utilisés entre 1838 et 1919.  L'exemplaire dans la collection de la musée national des arts et traditions populaires est en argent et assortie d'une paire de pendants d'oreilles et comporte les poinçons de 1838 à 1919 ainsi qu'un différend de Brest.  Elle a été collectée par Lionel Bonnemère avant 1901. (2)  Il y avait un mode en Angleterre de porter des bijoux régionaux français et européens après l'exposition international de Londres de 1872 et il est probable que ces croix ont été rééditées pour le marché anglais et français après 1872 par les mêmes fabricants parisiens, normands et bretons qui fournissaient les importateurs anglais en bijoux français.  La croix illustrée ci-dessous a été trouvée dans un écrin anglais.  Le musée Victoria and Albert à Londres possède toute une collection de bijoux paysans acheté lors des expositions internationaux à Londres, y compris des croix bosse.  Dans l'article par Jane Perry (7) on voit que des ceintures, boucles de ceinture, boutons, bracelets, colliers et broches ont été faits avec la bosse motif pour le marché anglais.

 


varieté de croix bosse type IV avec élement supplémentaire et coulant fixe et ses pendants d'oreilles assortis

 

 

 

         
croix bosse tardive de type IV en vermeil repoussé

 

 

Bijoux "normands" faits avec éléments de croix bosse

 


collier et deux bracelets en argent avec varieté de croix bosse tardive, type IV

 

 


broche formée avec élements d'une croix bosse, argent

 

 


cinq boutons en argent assortis d'une croix bosse

 

 


agrafe de capot, Normandie, argent, fin 19ème siècle

 

 

 

La quadrille (ou croix drille) ou croix de pierres
 

Les croix de pierres ou croix drilles sont quelquefois appelées quadrilles (surtout autour de Saint Lô). (4)  Leur nom vient de leur méthode de fabrication.  Une matrice est poussée dans un morceau d'os de seiche afin de former une impression creuse.  Ce moule est ensuite noirci avec la flamme d'une bougie pour le protéger et également pour réduire les petites nervures créées par la structure même de l'os.  Deux moules ainsi formés sont attachés ensemble puis le métal en fusion est introduit.  La croix, une fois sortie, est corrigée et ajourée avec un outil appelé drille.  Des petits cônes sont ensuite soudés sur la croix et une fois la structure prête, des pierres en quartz (trouvés près d'Alençon et appelés diamants d'Alençon) (5)) ou en strass (pierres de Rhin) sont serties dans les chatons. 

Les diamants d'Alençon etaient exploités depuis fort longtemps; il y a mention dans Le Romain Comique de Paul Scarron, publié en 1651 - " ...je luy ay fauvé la vie dans Paris aux defpens de deux bons coups d'efpée, & il en a efté fi mefconnoiffant qu'au lieu de me fuivre quand on me porta à quatre chez un Chirurgien, il paffa la nuiet à chercher dans les boues je ne fçay quel bijou de diamans d'Alençon, qu'il difoit que ceux qui nous attaquèrent luy avoient pris." (6)


Les "diamants d'Alençon" étaient trouvés dans les carrières de granite, notamment de Beauséjour, de la Cette, de la Butte du Pont-Percé, de Pont-Percé et de la Galochère, toutes situées sur la commune de Condé-sur-Sarthe proche d'Alençon.  Les carrières de Hertré n'ont pas fourni de diamants, bien qu'elles soient citées par plusieurs auteurs.

 

 


croix drille (quadrille)
ou croix de pierres,
18ème siècle
Normandie, or et strass

croix de pierres
ou croix drille (quadrille)
Normandie, or et strass

quadrille
ou croix de pierres
Normandie, or et strass


 


croix drille ou croix de pierre, or et strass

croix drille ou croix de pierre, or et strass

croix drille ou croix de pierre, or et strass

croix drille ou croix de pierres, Normandie, or et strass

 


croix drille (quadrille) ou croix de pierres, Normandie, or et strass

 

 

Si on regarde attentivement les croix normandes, on remarque une évolution avec le temps car elles sont de plus en plus travaillées et agrémentées de plus de strass.  La forme de la croix devient alors très stylisée, à tel point qu'on ne voit presque pas une croix en la croix de Rouen. Si on compare les trois photos ci-dessous, on distingue l'étape intermédiaire entre la croix drille très travaillée à gauche et la petite et précoce croix de Rouen à droite.  La différence la plus notable entre une croix drille et une croix de Rouen, réside dans le fait que pour cette dernière les bijoutiers ont abandonné l'étape de fonte dans un moule pour passer directement à la découpe et au reperçage de la croix dans une plaque d'or. 





croix drille 
ou croix de pierres
Normandie, or et strass


croix de Rouen précoce 
avec son coulant en rose,
Normandie, or et strass
 
croix de Rouen
avec son coulant coeur,
Normandie, or et strass

 

 


croix drille portée par une femme des environs de Coutances
musée des traditions et arts normands, Martainville

 

 

La croix de Rouen

 

Visiteurs à Rouen entre 1820-1880 étaient étonnés de voir les femmes portant les grandes croix de Rouen, spécifiques à la région.  Rouen était la plaque tournante des bijoux et orfèvres en Haute-Normandie à l'époque.  Faite d'une plaque d'or légèrement bombée (pour la rendre plus solide) et ajourée par reperçage, la croix de Rouen est sertie de petits strass.  Habituellement la croix de Rouen était portée, avec son coulant, sur un ruban de velours noir, mais on la trouve quelquefois sur une chaine jaseron.



croix de Rouen avec  son coulant, 
Normandie, or et strass

 croix de Rouen avec son coulant et
son ruban, Normandie, or et strass

croix de Rouen avec  son coulant, 
Normandie, or et strass

croix de Rouen avec  son coulant,  Normandie, or et strass

 

 


croix de Rouen, 
or repercé et strass


croix de Rouen, 
or repercé et strass


croix de Rouen tardif,
difficile de distinguer la forme d'une croix!

croix de Rouen tardives, difficile de distinguer la forme d'une croix!

 

 


parure de croix de Rouen avec son coulant et pendants d'oreilles, Normandie, or et strass

 


croix de Rouen avec son coulant, Normandie, or et strass

 


 croix de Rouen, or repercé et strass

 


croix de Rouen avec son coulant, Normandie, or et strass

 

 

La croix dîte de Saint Lô
 

Les croix dites de Saint Lô étaient portées surtout en basse Normandie, moins prospère que l'haute Normandie, et sont faites en argent serties de strass ou, pour les plus anciennes, avec du quartz des environs d'Alençon. Le nom croix de Saint Lô vient de leur lieu principal de fabrication, bien qu'elles aient été fabriquées dans d'autres villes, et non du lieu où elles étaient portées.  Très similaires aux croix drilles en or, on remarque cependant que les croix de Saint Lô sont agrémentées de strass au centre plus grands et que l'anneau de suspension est caché derrière.  Les coulants sont rares sur les croix de Saint Lô et ont souvent des poinçons différents, prouvant qu'ils étaient achetés plus tard.

 

 

 


croix 18ème siècle en argent et diamants à partir
de laquelle la croix de Saint Lô a pu évoluer

 


croix début 19ème  siècle en argent et diamants à partir
de laquelle la croix de Saint Lô a pu évoluer

 

 

 

 


croix dîte de de Saint Lô, Normandie, argent et strass


croix dîte de de Saint Lô, Normandie, argent et strass


croix dîte de de Saint Lô, Normandie, argent et strass

croix dîte de Saint Lô, Normandie, argent et strass

 


croix de Saint Lô avec son coulant, argent et strass

 

 


  croix de Saint Lô (copie récent)
bijou normand, argent et strass

croix de Saint Lô, argent
et strass rouge et blanc


croix de Saint Lô
bijou normand, argent et strass

 

 

 


croix de Saint Lô avec son coulant, argent et strass

 

 


Grande croix de Saint Lô en argent et strass
Cette croix a été trouvé dans son écrin d'origine,
dépourvu de place pour loger un coulant

Ecrin pour la croix de Saint Lô illustrée à gauche
carton et cuir

 




La croix de Caen

 

La croix de Caen est très similaire à la croix de Saint Lô, cependant on remarque une forme plus carrée dans le dessin autour du centre de la croix, similaire à la croix drille, et elle est garnie d'un coulant en forme de nœud.  La croix de Caen n'a pas des grandes strasses comme les croix de Saint Lô.  Elle diffère de la croix drille car elle n'a pas la charnière charactéristique en forme de V de ce dernière.

 


croix de Caen en argent et strass exposée
à la
musée des traditions et arts normands, Martainville

 


croix de Caen en argent et strass exposée
à la musée des traditions et arts normands, Martainville, 76

 

 

La croix papillon ou croix de Flandres

 

Ces croix papillons, bien que d'origine Flamand, étaient également portées dans le nord de la France et même en Normandie entre 1770 et 1840.  En Belgique ils sont connus sous le nom "croix à la Jeannette".  Je n'ai pas encore vu une trouvée en France avec un poinçon lisible permettant d'identifier le lieu et période exacte de fabrication, bien qu'elles fussent probablement faites en Flandres.



 croix papillon, c1800-1840
en or, argent et diamants

 croix papillon, c1800-1840
en or, argent et diamants

 croix papillon, c1800-1840
en or, argent et diamants

  

 

 

(1)   MASSON SAINT-AMAND, Armand Claude, Mémoire statistique du département de l'Eure, adressé au ministre de l'Intérieur d'après ses instructions par M. Masson Saint-Amand, préfet de ce département, publié par ordre du gouvernement.  A Paris, de l'imprimerie impériale, an XIII (rapport basé sur des observations faits en 1801, publié en 1805)

(2)   POULENC, Monique & MARGERIE, Anne-Michèle., Les bijoux traditionnels français, Musée des arts et traditions populaires, RMN, 2005

(3)   BOURET, Brigitte., Bijoux et orfèvres en Haute Normandie au XIX siècle, Musées départementaux de Seine Maritime, 1993

(4)   BRUNEAU, Marguerite., Histoire du costume populaire en Normandie, Cercle d'action et d'études normandes, 1983

(5)   Société Historique et Archéologique de l'Orne; janvier 1918,  "Le diamant d'Alençon se trouvait dans les carrières de granite de Beauséjour, de la Cette, de la Butte du Pont-Percé, du Pont-Percé et de la Galochère, toutes situées sur la commune de Condé-sur-Sarth, la première à 1.500 mètres, les autres à 4 kilomètres d'Alençon.  Les carrières de Hertré, également sur Condé......n'ont pas fourni de diamants, bien qu'elles soient citées par plusieurs auteurs.  Source Gallica

(6)   SCARRON, Paul., Le Roman Comique, 1651.  Souce Gallica

(7)   PERRY, Jane., The Victorian passion for peasant jewellery, Jewellery studies, volume 12, 2012

 

 

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